Les amis imaginaires

Au début, cette incursion dans l'imaginaire est trop fragile pour que l'enfant puisse la partager avec ses parents. Les mots particuliers et les amis que l'enfant invente sont très précieux et doivent être respectés par les adultes qui l'entourent. Malheureusement, les aînés ont généralement vent de ces personnages imaginaires. Lorsque c'est le cas, ils s'en moquent et détruisent la liberté d'exploration du domaine imaginaire que cela représente. Un premier enfant peut profiter tout à son aise des possibilités nouvelles de son imagination en plein développement. Un deuxième ou un troisième enfant n'est jamais laissé seul, et risque d'être maintenu dans les limites de la réalité par ses aînés.

Les parents n'aiment pas non plus les amis imaginaires. Pourquoi ? Je pense qu'en fait la plupart d'entre eux se sentent exclus et sont un peu jaloux. Laisser leur enfant se détacher d'eux est une des choses les plus difficiles pour les pères et les mères. Plus l'enfant protège son langage et ses amis secrets, plus les parents ont l'impression d'être rejetés, plus ils peuvent se sentir jaloux. En outre, l'exploration créatrice d'un enfant de quatre ans est tellement nouvelle que cela effraie les nouveaux parents. Ils ont tendance à se demander si l'enfant «fait» vraiment la différence entre la réalité et sa propre fiction. Ne risque-t-il pas de se perdre dans l'irréel ? Ou d'utiliser un « mauvais » ami pour se tirer des difficultés par le mensonge ? Ou de préférer ses inventions et de repousser ses compagnons de jeu? Ce sont des motifs d'inquiétudes courants chez les parents d'enfants de cet âge.

Les amis imaginaires doivent être bien accueillis. D'un point de vue cognitif, l'imagination représente, à cet âge, un signe très important de pensée complexe. L'enfant essaie d'échapper à la pensée concrète qui la plupart du temps domine son monde. Alors que l'imagination apparaît au cours de la troisième année, l'enfant n'est pas encore tout à fait capable de faire la différence entre ce qui est et ce qu'il désire. La capacité de construire un monde imaginaire, d'inventer des personnages imaginaires, de donner la vie à une poupée particulièrement aimée, démontre que l'enfant développe rapidement la faculté de tester les limites de son monde.

Cela devient une façon d'expulser les démons qui le guettent - haine, envie, mensonge, égoïsme, malpropreté. Tout cela peut à présent être attribué à quelqu'un d'autre - un ami imaginaire. Ou alors l'enfant peut affirmer qu'il est lui-même cet ami imaginaire, pour tenter de cacher ses mauvaises actions. Nous pouvons voir là les premiers efforts de l'enfant pour se conformer à ce qu'on attend de lui, pour discerner le bien du mal. Cette recherche n'est qu'un début, et bien fragile. L'enfant veut l'effectuer de façon indépendante. Il doit pouvoir s'engager dans ces explorations en dehors de ses parents. Leur intrusion réduit ses possibilités de découvrir le monde à sa façon.

D'un point de vue émotionnel, les amis imaginaires ont une fonction très importante. Ils procurent à l'enfant, une façon sans danger de découvrir qui il veut être. Il peut dominer ces amis, les contrôler, il peut se comporter bien ou mal grâce à eux. Par leur intermédiaire, il peut s'identifier avec les enfants qui lui font peur, « devenir » un autre enfant en toute sécurité. Il peut aussi s'identifier sans risque avec chacun de ses parents sous l'apparence rassurante de ces amis imaginaires. Il peut jouer à être féminin ou masculin, expérimenter tous les côtés de sa personnalité.

C'est une des façons dont un enfant de quatre à cinq ans découvre son identité. Le souci que l'on peut se faire devant un enfant qui se réfugie dans la solitude est justifié; un enfant devrait apprendre à fréquenter des enfants de son âge. Néanmoins, il a également besoin de temps pour lui. Si un enfant n'est pas capable de renoncer à ses amis imaginaires pour jouer avec de vrais amis, je serais également inquiet. S'il évite de participer activement à l'école ou aux jeux, les amis imaginaires pourraient représenter le symptôme d'un désir d'isolement excessif. Au contraire, tant que l'enfant est capable de quitter son monde personnel pour jouer avec les autres, vous pouvez être tranquille.

Quel est l'effet de la télévision sur cet important processus ? Il n'y a aucun doute, la télévision réduit le temps que l'enfant pourrait consacrer à l'exploration de son imaginaire. Si on lui permet de regarder trop d'émissions pendant la journée, il ne disposera plus du temps ou de l'énergie nécessaires pour partir à la découverte du monde à sa manière. La télévision met l'enfant dans un état de passivité hébétée. Bruno Bettelheim a fait remarquer que les histoires racontées aux enfants, dans la journée ou au coucher, stimulent l'exploration personnelle de l'agressivité, la recherche de l'identité, ce dont les enfants ont besoin à cet âge. La télévision, sauf si elle est regardée à petites doses, a l'effet opposé : elle impose un monde artificiel de violence, de bien et de mal, un monde hors de portée, et elle paralyse l'imaginaire de l'enfant en inhibant ses capacités à créer ses propres aventures.